Faciliter ma vie de facilitateur

Par Philippe Labat, designer et facilitateur de collaborations

“The more you extend kindness to yourself, the more it will become
your automatic response to others.” —Wayne Dyer (1)

La facilitation est une vraie discipline, au double sens du terme : une matière faite de connaissances, de modèles, de règles, d’expériences et de savoir-faire ; c’est aussi une façon d’être et de penser, avec des comportements, des conduites et des aptitudes à entretenir par l’entraînement et la mise en conditions.

Le facilitateur, comme un sportif, doit prendre soin de soi. Avant de faciliter l’interaction des autres, commençons donc par examiner comment faciliter la vie du facilitateur. Or, nous nous traitons bien souvent beaucoup plus mal que nous ne traitons les autres (2), nous nous faisons à nous-mêmes ce que nous ne ferions pas à nos participants.

Je vois neuf domaines dans lesquels nous faciliter nous-mêmes notre vie de facilitateur :
1. notre environnement personnel de travail,
2. notre relation avec les sponsors,
3. le rapport que nous entretenons avec le réel,
4. notre créativité,
5. notre relation avec l’équipe de facilitation,
6. notre relation avec les participants,
7. nos pensées, notre langage et notre mémoire,
8. notre corps,
9. notre attention.

Les quatre premiers domaines et le cinquième conditionnent surtout les capacités de Design du facilitateur, qu’il mobilise pour imaginer, concevoir et construire le parcours des participants pendant une session ; le cinquième et les 4 derniers domaines sont en relation avec la capacités de Présence du facilitateur, indispensables lorsqu’il est dans l’instant en relation avec le groupe et les individus qui le composent. La complémentarité équilibrée entre le Design et la Présence est fondamentale dans ce métier.

1. L’environnement personnel de travail

Nous insistons sur l’influence de l’espace et de l’environnement sur les participants : commençons par le nôtre ! Que voit-on de notre table de travail ? Des piles de papier, ou la nature et l’espace extérieur ?

Et voici le paquetage minimum :
• un ordinateur qui marche, avec un bureau virtuel dégagé ;
• des carnets de notes qui donnent envie d’écrire et de dessiner ;
• un kit d’écriture de plusieurs couleurs en ordre de marche ;
• des marqueurs personnels en état, à pointe en biseau ;
• un lot de Post-It© de toutes tailles, surtout des grands ;
• un classeur comme au collège, pour ne pas tout mélanger ;
• un bon smartphone avec un appareil photo puissant, une application scanner, et une autre pour prendre des notes manuscrites, et capturer les idées quand elles arrivent ;
• des logiciels simples pour nettoyer les images et diffuser rapidement des visualisations de qualité ;
• un logiciel de carte mentale ;
• les playlists musicales préférées ;
• et sans honte, l’équivalent du « doudou » de notre enfance : un ou deux objets familiers et rassurants, même une peluche !

2. La relation avec les sponsors

Pour jouer le jeu de nos sponsors, mais avec nos propres règles, je ne me visualise pas en infériorité (je serais à leur service) ni en supériorité (le consultant qui sait), mais en parité (allié et expert du travail collaboratif). Et surtout je ne suis pas seul responsable, seul à tout porter.

Pendant les réunions de préparation je joue avec ma curiosité, porté par mon envie de comprendre et d’aider, je m’y rends crédible et légitime car je fais en sorte qu’elles soient productives dès le début : la préparation est un travail collaboratif en soi, qui a son intérêt propre pour faire progresser les sujets et les personnes.

3. Le rapport au réel

Avant d’être créatif, il faut rester relié et ancré aux faits, et les respecter : les enregistrer systématiquement et précisément dans un texte, des listes, des cartes mentales, des tableau de chiffres, ou des dessins… sans chercher trop tôt à leur faire dire quelque chose.

Quand une intuition apparaît, la noter comme un fait mental, à côté des autres, sans s’y accrocher pour l’instant ; laisser l’inquiétude de côté (« le temps passe… vais-je réussir à trouver un agenda ? »), accepter l’apparente confusion des faits, ne pas chercher à se rassurer par une mauvaise théorie prématurée.

4. La créativité

Notre esprit peut fabriquer et conserver à notre insu une foule de réponses potentielles à des questions pas encore posées, puis présenter le moment venu celles qui seront les plus adaptées. On ne peut pas contrôler comment et quand notre cerveau élimine et assemble des options, on ne peut pas commander ce moment du « haha» ou de l’insight qui marque l’apparition d’une structure nouvelle ou d’une image porteuse de solution. Mais on peut cultiver les conditions de son apparition.

L’intuition se fonde sur une somme d’expériences et la créativité réutilise en les transformant de nombreux composants déjà rencontrés. C’est l’écoute, dans une relative passivité, qui peut laisser émerger quelque chose d’adéquat à la situation sans chercher la sécurité par la répétition prématurée d’une solution déjà utilisée. Et il faut surtout alimenter en permanence l’énorme stock d’expériences et idées à réincorporer.


Le tiroir

Ma grand-mère avait un tiroir, « le tiroir de Mamounette », où elle stockait des tas de choses négligées, parce que « ça pourrait toujours servir » : on oubliait leur existence, mais juste quand il le fallait, on y retrouvait le bout de cuir adapté, le ressort pour
réparer le jouet, ou la boîte en bois de la bonne taille.

En période de design, faire attention à tout en étant curieux de tout, parce que « ça pourra toujours servir » : la bonne idée peut venir d’absolument partout. En me souvenant des conversations des espagnols à l’heure de l’apéritif en été sur la place de Alcala de Henares j’ai inventé un module d’échange très efficace nommé « les bars à tapas » – transformé en « Die Brauereien » pour une session en Allemagne ; une réaction de mon petit fils de 5 ans m’a inspiré d’un module « explique et dessine à Nino » ; la chanson « La boîte de jazz » de Michel Jonasz, entendue par hasard sur FIP tôt le matin avant une session, une photo de cadavre de phoque prise en Patagonie, un livre sur le bouddhisme et les neurosciences… m’ont donné des pistes pour introduire une journée.


Se nourrir exclusivement des derniers titres à la mode sur le business, le management ou les nouvelles technologies est utile pour rester à jour, mais appauvrit et standardise la pensée. Avec une bonne liseuse, on emporte avec soi des centaines de livres, essais, romans, reportages, et on retrouve très vite ce paragraphe qui émerge de nouveau de notre mémoire sans qu’on sache pourquoi, et qui suggère un nouvel angle de vue sur la situation.

Il est bien connu que se poser des contraintes libère l’inventivité, en voici quelques unes :

• M’obliger à faire au moins quatre prototypes successifs de ce que je veux construire, en discernant à chaque itération ce que l’option permet ou empêche, avant de passer à la version finale.

• Dès que l’agenda commence à se stabiliser, appeler un ami et lui demander un avis sur ce que je veux faire.


Appelle un ami

J’appelle ce collègue facilitateur dont j’apprécie les intuitions. Au lieu de me donner son avis, il me retourne la question : « Quel est le module que tu trouves le plus excitant, et celui que tu trouves le plus ennuyeux ? ».

Aux 2 ‘e’, j’ai rajouté depuis les 7 ‘f’: « Quel est le module dont je suis le plus fier, quel est le plus flou, le plus fou, le plus fort, le plus faible, le plus fiable… ou le plus « foireux » ? ».


• Me mettre le défi d’inventer au moins une chose sur chaque nouvelle session, ne jamais faire 100% de réutilisation.

• Trouver un nom significatif pour chaque étape, éviter les noms tout faits qui ne représentent que la logistique.


Titrages

Le titre d’une étape évoque l’intention dans un contexte et non la tactique : “Turning The Page” donne le temps qu’il faut aux cadres de cette entreprise pour se dire ce que la période récente, au cours de laquelle ils ont licencié plus de 40% du personnel, leur a coûté et a représenté pour eux, avant de se tourner vers l’avenir et la compréhension du nouveau plan stratégique.

« Nos Plus Intimes Ennemis » est un travail sur les forces nocives qui sont à l’œuvre à l’intérieur même du groupe, avant de regarder du côté de la concurrence.

« Coolest Ideas » ou « Concours Lépine » sont plus motivants que « Brainstorming » ou « Remue-Méninges ».

« Le Grand Jury » rend solennelle la présentation du premier essai de plan.

« Nos Plus Belles Lettres D’Amour » sont écrites par les participants à leurs clients et suivies de « Leurs Plus Belles Lettres De Rupture ».

« Discours Sur L’État De L’Union » met en scène le diagnostic sur l’état de l’entreprise, par son responsable.

« Que Sont Ils Devenus ? » incite à raconter l’histoire, plus que « Prospectives ».

« Lunettes 4D » lance la description du projet sur 4 dimensions.

« Spooks » ou « Espions » ou encore « Les Consultants Sont Devenus Fous » et « Les Francs-Tireurs » peuvent couvrir une critique des processus sans blâmer personne.

« Twitter Low Tech » va inciter les participants à partager leurs idées en un minimum de temps et avec un maximum d’interlocuteurs.

« La Table À Secousses » nomme une séance de malmenage des projets d’un portefeuille, pour faire apparaître leurs défauts cachés.

Et il y a encore « Dis, Pourquoi Tu Cours ? », « Le Facteur Sonne Toujours Deux Fois », « Vu Sous 7 Angles », « Les Absents n’ont Pas Toujours Tort »… dont les intentions sont à deviner.


• Me constituer mon corpus méthodologique personnel dans une archive (3) classée par exemple selon les compétences mises en œuvre (pédagogie, processus, environnement, visualisation etc.) et y conserver tout ce qui a déjà marché… ou échoué.

• Garder dans cette même archive tous les agendas passés, non pas tels qu’ils étaient prévus mais tels qu’ils ont été réellement joués – pour se souvenir du module qui a duré deux fois plus que prévu ou de l’étape inutile finalement supprimée.

5. La relation avec l’équipe de facilitation

Sur place, faciliter et designer est un travail d’équipe, de 2 à plus de 12 personnes. La confiance et la solidarité dans l’équipe conditionneront sa solidité et sa créativité. Pour les établir, il faut d’abord du temps : bannir les préparations bâclées et l’embarquement à-la-va-vite. Une préparation en équipe d’au moins 1 jour ½ est un minimum dès que
la session est un peu complexe ; cela laisse le temps d’une véritable exploration d’équipe, et d’un temps de convivialité autour d’un repas ou d’un cadeau ; cela permet de bien partager le « pourquoi ? » des choses comme les points de fragilité de l’agenda.

La relation de confiance établie avec les sponsors doit permettre de ne figer que le minimum avant l’arrivée de l’équipe, à l’exception des intentions des différentes étapes, et de remettre en cause complètement leur ordonnancement, leur tactique et leur logistique jusqu’au dernier moment.

En cas de crise en pleine session, c’est parce que l’équipe aura été impliquée en amont qu’elle sera capable, collectivement, de concevoir une solution nouvelle.


Circle-up

Au soir de ce premier jour, les participants sont perdus et moi aussi. Nous avons le sentiment que tout le monde « pédale ». Des symptômes de colère contre « cette méthode qui ne donne rien » sont exprimés par les participants les moins à l’aise. Je
m’en veux, me dis que mon agenda est nul et que je le suis encore plus. Je ne sais pas quoi faire pour redresser la situation.

J’appelle l’équipe de facilitation pour un circle-up (4) et nous constatons le naufrage en cours. Après quelques minutes de conversation, on ironise sur le proverbe Shadock « plus ça rate, plus on a de chances que ça marche » et l’un dit « alors il n’y a qu’a recommencer, mais autrement ». Le moral revient, et nous imaginons l’itération supplémentaire nécessaire pour que les participants ne refusent peut-être pas l’obstacle une seconde fois, et la simplification de consigne qui va peut-être leur baliser le
terrain. Regonflé à bloc par le soutien de l’équipe, je rassemble les participants en plénière, leur dit d’un ton quasi-martial que, puisqu’il n’y arrivent pas, ils vont recommencer. Et ça marche !

Je me rendrai compte plus tard que j’ai appliqué sans le savoir le modèle des quatre archétypes (voir ci-dessous « L’attention aux autres et à soi-même ») en étant le Guerrier.


Tout au long de la session, il y a deux connexions permanentes à entretenir. La première est une connexion visuelle avec celui ou celle qui tient le rôle de coordinateur ou de process facilitator : les signaux d’alerte, de connivence, d’appel au secours ou de compte-rendu sur la préparation de l’environnement passent instantanément au-dessus les têtes, par le langage des yeux. La seconde s’établit avec tous les équipiers ; quand la session ne se déroule pas dans un environnement d’un seul tenant et que l’on doit agir dans un centre de congrès ou un hôtel sur plusieurs lieux ou étages, un groupe WhatsApp utilisant le réseau wifi local permet de maintenir toute l’équipe synchrone.

6. La relation avec les participants

Les participants ont besoin de moi, ils attendent de moi que je joue mon rôle, et non que je leur partage implicitement mes petits soucis (« N’ai-je rien oublié ? L’agenda est-il à la hauteur ? Ne vais-je pas bafouiller devant un groupe aussi nombreux ? » etc.). Avant d’entrer en scène, je me rappelle mentalement que j’ai un travail à faire – leur faire comprendre clairement le sens et le déroulement de ce que nous ferons ensemble ; créer les conditions de leur motivation ; gérer l’énergie du groupe – et que je vais le faire simplement et en souriant.

Un bain de foule fait du bien pour prendre contact : dès l’arrivée, laisser de côté les notes fébriles prises pour se rappeler l’introduction et se mêler aux participants autour d’un café, dire bonjour, créer quelques connexions, repérer des visages, partager une anecdote.

Rester entier, on peut parler de soi, et même de partager un souci récent indépendant de la session en cours, nous ne sommes pas des machines professionnelles mais des humains au travail. J’ai devant le groupe une autorité, celle de la méthode et des règles du jeu, celle du guide qui connaît le parcours, qui l’a balisé pour tous, et qui a réellement envie qu’on arrive au but. Je ne dois pas m’excuser de l’exercer, avec bienveillance, et en respectant les autres autorités, les expertises, le pouvoir hiérarchique, le travail. Ma crédibilité viendra de la tenue des promesses que je fais.

Parler devant un groupe est naturel pour certains, mais nécessite un véritable apprentissage pour d’autres, dont j’ai fait partie, et voici des bases que j’ai encore souvent trop tendance à oublier, que ce soit en réunion de sponsors ou en grand groupe :

• entrer en relation avant de parler, regarder les personnes dans les yeux, retrouver des visages connus, sourire, ne pas s’inquiéter du silence ;
• adopter dès les premiers mots un ton posé et engageant ;
• laisser du silence après les paroles, sans enchaîner trop vite ;
• quelle que soit la taille du groupe, 20 comme plus de 100, imaginer que ma voix doive porter jusqu’aux personnes du dernier rang d’un groupe de 200 personnes ;
• porter successivement le regard à gauche, au milieu et à droite du groupe en attrapant brièvement le regard d’un participant, jamais le même.

À un moment, il arrive comme par grâce qu’on se sente en posture de jeu intuitif, sans effort, comme si l’on improvisait en harmonie avec les autres : alors il faut se laisser faire même si ça va un peu vite et qu’on ne comprend pas tout, même si on a un peu peur de déraper, car c’est probablement là qu’on est le meilleur.

7. La pensée, le langage et la mémoire

Bien penser et bien parler implique d’abord de « se foutre la paix » (5). Notre cerveau a besoin de temps et de place pour exercer ses compétences rationnelles : articuler des pensées, commander le langage, mémoriser et retrouver les souvenirs. Pour être dans les meilleures conditions possibles, la première règle est l’exclusivité : se concentrer à 100% sur ce qui est là, ne pas empiler les sujets, ne pas entretenir consciemment plusieurs couches de réflexion parallèles.

Pendant une session, on met de côté tous les autres dossiers : on ne fait pas aussi en pointillés cette proposition commerciale « urgente » (qui peut certainement attendre après-demain), et le design de cette autre session « délicate » (qui de toute façon bénéficiera dans nos processus inconscients de ce que nous apprenons en ce moment). Si 80 mails nous attendent à midi, il n’y en aura guère que 40 de plus ce soir : téléphone et messagerie peuvent attendre.

Comment préparer l’introduction d’une session ou d’un module ? Faut-il ou non répéter devant un collègue ? Chacun a ses procédés favoris : tout écrire et apprendre par cœur, noter des mots-clés et garder un œil sur des fiches de bristol au creux de sa main pendant l’intervention, ou prendre des notes pense-bête sur le smartphone…

Personnellement (pour une introduction par exemple) je préfère :

1. écrire les points principaux par lesquels passer ;
2. écrire deux ou trois brouillons successifs d’une seule traite dans un carnet ;
3. réviser le contenu dans ma tête, seul et en marchant, sans regarder les notes ;
4. noter sur une seule page de carnet les quelques mots-clés indispensables ;
5. mettre le carnet dans ma poche… et parler sans notes (la presbytie m’obligerait à mettre et ôter sans cesse des lunettes et donc à perdre le contact visuel avec les participants).

J’ai constaté qu’en procédant ainsi j’oublie toujours quelque chose, mais jamais d’importance, que je me sens plus naturel avec les personnes et que les mots arrivent plus facilement. Répéter l’intervention devant des collègues a plutôt un effet négatif (le rajout de nouvelles contraintes à mémoriser), et je préfère solliciter le feedback des collègues après l’intervention.

Pour garder la mémoire de l’agenda, j’utilise deux supports : le premier, très détaillé, est un document de tableur complet contenant les horaires, le nom du module, son intention, les noms des intervenants – pour faire face au trou de mémoire qui ne prévient jamais ! –, la configuration, le résumé des consignes et des intrants.

C’est le document de travail de référence, il sera revu plusieurs fois en équipe, au début pour répéter le rôle de chacun et en fin de journée pour faire un bilan et préparer le jour d’après. Il est toujours dans la poche.


Le second, très synthétique, est une ligne de temps avec la succession des étapes sur une sorte de « ligne de métro ». Je fais un dessin de ce schéma en plénière, complété au fur et à mesure de la session, pour dire aux participants à tout moment : « Nous venons d’ici, et nous allons là, et voici la logique de notre parcours. »

Une bonne application chronomètre sur le smartphone, qui vibrera dans la poche à l’échéance, permet d’oublier la montre et les calculs, et de se concentrer sur le contenu et les participants.

8. Le corps

Faciliter est un travail physique, il faut tenir debout plusieurs heures d’affilée, se mouvoir dans un espace, s’exprimer par ses gestes et par la place que l’on occupe : “Put your body in the right place and your mind will follow.” (6) Nous sommes (au moins) un corps, en prendre soin est crucial pour pouvoir mobiliser tous nos moyens.

C’est avec de bonnes chaussures, choisies avec soin, confortables et souples, qu’on peut se poser, avancer, rebondir, prendre du recul, se décaler ou sauter plus loin ! Les vêtements doivent bien sûr être élégants et adaptés au code vestimentaire, mais surtout ne pas empeser le facilitateur et lui permettre tous les mouvements. Il faut se sentir beau, et bien. Tous les détails comptent, y compris les odeurs : la mini-brosse à dents et le désodorisant à portée de main sont aussi utiles à la communication que l’adaptateur téléphonique.

« Mangez les 2/3 de ce que vous mangeriez d’habitude, et buvez beaucoup… d’eau. (7) » Les buffets des réunions sont chargés de nourritures grasses et sucrées que l’on enfourne sans y penser, en même temps que l’on tape un texte ou qu’on argumente avec un équipier : l’austérité alimentaire et l’élimination de l’alcool – au moins pendant la session ! – allègent corps et esprit, et font apprécier un bon repas gastronomique bien arrosé pour fêter le succès après celle-ci.

Bien dormir est une préoccupation… si l’on n’est pas encore entré dans l’habitude des somnifères, il est temps de l’éviter et d’installer le recours à d’autres ressources plus profondes pour calmer les inquiétudes normales crées par ces situations engageantes : le sommeil naturel est plus réparateur que le chimique. En journée, on peut essayer aussi le truc de la micro-sieste de quelques minutes.

Le consulting et le design nous intellectualisent à l’extrême, il appartient à chacun de se rééquilibrer à sa manière vers le corps : pour certains par la course à pied, le football, la natation ou la gymnastique, pour d’autres par le qi gong, le tai-chi-chuan, le yoga ou la danse, peu importe du moment que la dimension corporelle occupe un pan de la vie. Certaines disciplines sont mobilisables facilement (quelques mouvements d’assouplissement, une posture), juste pour quelques minutes avant d’intervenir.

Le corps n’est pas fait pour être à l’intérieur trop longtemps, ni pour être tenu en permanence. En session, deux pratiques simples de “Take Five” permettent de s’accorder 5 minutes de répit, rien que pour soi :

• sortir au grand air et faire quelques pas dès qu’on peut, même pour quelques minutes, même en pleine ville ;
• trouver un endroit discret et s’allonger pour une relaxation complète de quelques minutes.

Après ce petit répit, on voit les choses tout autrement… Enfin le corps va donner de la voix : si on a la possibilité, juste avant d’intervenir, de chanter quelques instants très fort, ou de crier plusieurs fois « bon anniversaire ! » sur tous les tons à un collègue complice dans un endroit insonorisé, ne pas s’en priver.

9. L’attention aux autres et à soi-même

On ne s’en aperçoit pas sur le moment, mais on repère très bien a posteriori quand on vient d’être absent ou inattentif – et cela arrive bien trop souvent. La qualité de notre facilitation va dépendre de notre présence et de notre attention aux autres en réunion de préparation ou en session, comme à l’environnement et à nous-mêmes en relation avec eux. Comme la créativité, cela ne se déclenche pas, mais peut se cultiver.

Se préparer : le bon vieux système des résolutions peut être efficace. Noter dans son carnet les trois à cinq points de comportement sur lesquels je vais me focaliser particulièrement – peut-être parce que je les ai manqués la dernière fois : la clarté du vocabulaire, regarder les personnes, faire des pauses verbales, donner de l’énergie… Réviser régulièrement ce pense-bête et se recentrer. Revoir de temps en temps la liste des peurs qui nous empêchent d’agir, et identifier notre ennemi préféré du moment.


Mes meilleurs ennemis

C’est la liste des injonctions nocives que je promène toujours avec moi :

• Sois intelligent ! (Car je ne sais pas assez.)
• Sois indispensable ! (Car je ne sers à rien.)
• Sois gentil ! (Parce que je déplais.)
• Sois parfait ! (Car je suis trop nul.)
• Sois invisible ! (Car je la ramène trop.)
• Sois fort ! (Car je suis faible et dominé, je ne contrôle pas.)
• Sois disponible ! (Parce que je suis trop égoïste.)
• Sois calme ! (Car je ne dois pas ressentir la colère.)
• Sois aimé ! (Ils me rejettent, c’est évident.)
• Sois travailleur ! (Car je n’ai certainement pas fait assez d’efforts.)
• Sois rapide ! (Car je suis trop lent, en retard.)
• Sois bien ! (Parce que je ne veux pas souffrir.)
• Sois courageux ! (Parce que j’ai peur et que ça se voit.)
• Sois responsable ! (Car c’est à moi de résoudre leur problème.)

Et la plus redoutable :
• Sois génial ! (Car je dois forcément être admiré par tout le monde.)


Toujours pour se préparer, mais en cours de session, je trouve utile d’avoir à l’esprit les quatre archétypes inspirés d’un ouvrage de Robert Moore et Doug Gillette (8). Par un effet d’osmose, ou de miroir, il est fréquent que ce que l’on ressent reflète l’état d’esprit de nos participants à un moment donné de la session. On peut le rattacher à l’une des quatre émotions primaires : peur, tristesse, colère et joie (9).

• Si je ressens quelque chose proche de la peur, de l’inquiétude, je choisis d’être l’Enchanteur pour créer de la possibilité.
• Si je ressens de la tristesse, que je suis désolé, ou navré de ce qui arrive, je choisis d’être l’Amoureux et crée de la relation.
• Si je ressens de la colère, si je me sens énervé ou irrité, je choisis le Guerrier pour créer de la clarté et poser des limites.
• Si je ressens de la joie, de l’envie, de l’allant, je choisi le Roi pour donner du sens.

J’ai pris l’habitude, quand c’est possible, de ne pas entrer tout de suite dans le sujet lors de l’introduction d’une session, mais d’y arriver par une histoire, jamais la même, toujours tirée d’un événement récent ou ancien, dans laquelle je suis au moins un peu
personnellement impliqué. Je ne la prépare jamais exprès, et parfois il n’y en a pas. Mais quand il y en a, l’idée arrive sans prévenir : d’un livre que je lis, d’une émission de radio entendue le matin sur la rocade, d’un souvenir qui revient. Ça peut être la veille, ou cinq minutes avant de commencer. Raconter une histoire me reconnecte à moi-même, établit un lien de confiance avec les participants, et les décontenance un peu, ce qui rassemble leur attention.


Histoire magique

Sorti quelques minutes pour prendre l’air avant une importante session pour ce constructeur aéronautique avec des participants quasiment tous ingénieurs (comme moi), je pense au jeu de Meccano qui m’occupait des heures d’enfance. Je revois ce
tout petit avion rudimentaire qu’on peut construire avec moins de six pièces et quelques boulons ; je décide donc de leur raconter mon histoire d’enfant mécanicien, futur ingénieur.

En plénière pendant mon introduction je projette la photo de l’avion jouet et je joue sur les mots « Meccano » et “Make and Know” pour expliquer le travail collaboratif. Ils sourient, se sentent à l’aise, et je me sens aussi en confiance. Juste après mon introduction, le sponsor principal responsable du programme affiche à son tour en grand écran la photo virtuelle du tout nouveau modèle d’avion long courrier que l’entreprise va lancer bientôt en fabrication, l’énorme nouveau jouet de cette bande d’ingénieurs. Il n’y avait eu aucune concertation entre nous !


Voici deux pratiques très simples pour se recentrer en cours de session, en deux minutes dans un endroit calme. Ce sont des pratiques composées de 3 respirations profondes.

• Première variante : « ancrage – alignement – centrage ». Lors de la première respiration profonde, je focalise mon attention pendant l’inspiration sur les pieds, bien posés au sol (debout ou assis) et pendant l’expiration sur le cœur – c’est l’ancrage ; à
la seconde respiration profonde, l’attention est portée sur le haut du crâne pendant l’inspiration puis sur le cœur pendant l’expiration – c’est l’alignement ; la troisième fois, je porte l’attention sur le ventre pendant l’inspiration et à nouveau sur le cœur pendant l’expiration – c’est le centrage.

• Deuxième variante (10) : « ici et maintenant – réalisation – gratitude ». Je commence par respirer par le ventre, lentement et profondément, en gonflant ma cage thoracique, et ce faisant je me concentre sur moi-même, sur ma présence ici et maintenant ; je recommence, mais cette fois je tourne mes pensées vers mon objectif – ce que je veux faire de ma journée, ou carrément de ma vie tout entière ; la troisième inspiration, je la consacre à un sujet de gratitude pour moi : un membre de ma famille, une personne rencontrée ou que je m’apprête à rencontrer.

Pour terminer, la meilleure ligne à suivre est de ne pas chercher à imiter quelqu’un d’autre, de ne pas vouloir faire du «Untel-qui-passe-si- bien-la-rampe », de savoir qu’il n’y a pas d’autre modèle que soi-même (11).


Jazz

J’ai eu la chance d’être coaché par Gabrielle Rolland, qui m’a dit un jour : « Philippe, qu’est-ce que tu aimes ? Tu es toujours curieux de comprendre et tu aimes le jazz ? Appuie-toi là-dessus : rentre dans le sujet, écoute ton intuition, joue, improvise, et
fais-toi confiance ! »


(1) Cité par Tal Ben-Shahar dans l’ouvrage référencé ci-dessous.
(2) Voir “Choose the Life You Want: The Mindful Way to Happiness” – Tal Ben-Shahar, The Experiment, New York. Traduit en français aux Éditions Belfond en « Choisir sa vie ».
(3) Ou “Body Of Knowledge” dans le jargon des équipes de facilitation.
(4) Forme de réunion courte de l’équipe de facilitation autour d’un problème rencontré en session et apporté par un des équipiers. L’équipe se met en cercle et se concentre sur la résolution immédiate. Le circle-up est une urgence absolue.
(5) Expression que j’emprunte au titre du dernier livre de Fabrice Midal : « Foutez-vous la paix ! » aux éditions Flammarion.
(6) Cité par Kenneth Roberts, stage sur la présence, ASE© de Cambridge, 2006.
(7) Idem.
(8) “King, Warrior, Magician, Lover: Rediscovering the Archetypes of the Mature Masculine”, Harper San Francisco, 1991, cité par Kenneth Roberts en stage sur la présence, ASE© de Cambridge en 2006.
(9) Cf. Antonio R. Damasio, « Spinoza avait raison », Odile Jacob, 2003.
(10) Empruntée à Tal Ben-Shahar déjà cité plus haut.
(11) Si Thelonious Monk avait tenu à imiter Art Tatum, il ne serait jamais devenu Thelonious, même si l’influence du second pianiste de jazz sur le premier semble certaine (cf. keyboardimprov.com/8-ways-thelonious-monk-was-influenced-by-arttatum/).

5 thoughts on “Faciliter ma vie de facilitateur

  • Merci Philippe pour ce bel exercice d’introspection et de nous offrir le fruit de ton (ou tes) expérience(s). Une lecture très inspirante qui invite à un moment d’introspection pour moi aussi. C’est là que l’on prend conscience qu’on ne prend pas le temps de se poser alors que c’est en prenant le temps que l’on se concentrer sur l’essentiel.
    Merci pour ce moment

  • Le plongeon dans ce superbe article m’a fait ressortir quelques brassées plus loin en ayant parcouru au final des dizaines d’heures d’expériences partagées ici avec passion.
    Excellent complément en français du livre *From The Front of the Room* de —Dan Newman que les étudiants du DU COdesign connaissent.
    Merci

  • Whaouh!! Cet article, j’en fais « ma » boite de chocolat! J’irai régulièrement la rouvrir pour choisir une pralinée ou un rocher à la noisette, relire un passage, m’en inspirer, m’en décaler, m’en délecter! Trop bon! Merci Philippe de ton introspection partagée.

  • Mille merci pour ce partage!
    Et surtout merci pour tes récits qui m’ont donné le sentiment d’avoir été là et d’en avoir tiré les enseignements que tu offre en cadeau.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *